Le thème lyrisme et sensibilité, intitulé « Les expressions de la sensibilité » dans le programme de HLP, interroge la manière dont un être humain éprouve le monde et dont il parvient à dire ce qu’il ressent. Du romantisme à la fin du XIXe siècle, la littérature fait de l’émotion personnelle un objet d’art, tandis que les philosophes se demandent si sentir est une manière de connaître.
Lyrisme et sensibilité : de quoi parle-t-on ?
Définition
La sensibilité est la faculté d’éprouver : des sensations (le froid, une couleur), des émotions (la peur, la joie), des sentiments durables (l’amour, la nostalgie). Au XVIIIe siècle, l’« âme sensible » désigne une personne prompte à s’émouvoir, à la pitié et aux larmes. Le lyrisme est l’expression poétique des sentiments personnels ; le mot vient de la lyre, instrument d’Orphée qui accompagnait le chant.
La question posée par le programme est double. Littéraire : comment trouver des mots, des rythmes, des images pour rendre ce qui semble indicible ? Philosophique : la sensibilité est-elle une faiblesse qui trouble la raison, ou une forme de rapport au monde aussi précieuse que la pensée ? Pascal l’avait formulé d’une phrase : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. »
Au XVIIIe siècle, Rousseau renverse la hiérarchie classique. Dans la « Profession de foi du vicaire savoyard » (Émile, livre IV), il écrit : « Exister pour nous, c’est sentir ; notre sensibilité est incontestablement antérieure à notre intelligence. » Ses Rêveries du promeneur solitaire (posthumes, 1782) décrivent le simple sentiment de l’existence éprouvé au bord du lac de Bienne.
Le romantisme : la sensibilité au premier plan
Au début du XIXe siècle, le romantisme fait de l’émotion individuelle le centre de l’œuvre. Après la Révolution et l’Empire, une génération se sent sans place : c’est le mal du siècle. Dans René (1802), Chateaubriand décrit un jeune homme dévoré par « le vague des passions », qui appelle la tempête : « Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d’une autre vie ! » Musset, dans La Confession d’un enfant du siècle (1836), résume cette crise : « Tout ce qui était n’est plus ; tout ce qui sera n’est pas encore. »
La poésie lyrique renaît avec les Méditations poétiques de Lamartine (1820). Dans « Le Lac », le poète revient seul sur les rives où il a aimé une femme, aujourd’hui malade, et supplie le temps de s’arrêter :
Ô temps ! suspends ton vol ; et vous, heures propices
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !
Alphonse de Lamartine, « Le Lac », Méditations poétiques, 1820
L’apostrophe au temps, l’impératif répété (« suspends », « Suspendez », « Laissez-nous »), l’alternance des alexandrins et des vers courts de six syllabes, qui mime l’arrêt souhaité, et les exclamations font entendre une prière. Le thème du carpe diem antique devient une plainte intime.
Règle
Pour analyser l’expression de la sensibilité, relie toujours trois niveaux : l’émotion exprimée (laquelle, avec quelle intensité ?), les moyens (énonciation, figures, rythme, sonorités) et l’effet produit sur le lecteur (pitié, partage, malaise). Un relevé de procédés sans interprétation ne vaut rien.
Mélancolie et spleen : les visages de la tristesse
La mélancolie a une longue histoire. Son nom grec signifie « bile noire » : la médecine antique l’attribuait à un excès de cette humeur, et un texte de la tradition aristotélicienne se demandait déjà pourquoi les hommes d’exception étaient souvent mélancoliques. Le romantisme en fait le signe d’une âme supérieure. Nerval, dans « El Desdichado » (Les Chimères, 1854), se présente comme « le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé » dont le luth « Porte le Soleil noir de la Mélancolie ».
Avec Baudelaire, la tristesse prend un nom anglais, le spleen, et une forme nouvelle : l’ennui moderne, l’angoisse d’être enfermé, la sensation d’un temps qui écrase. Le quatrième poème intitulé « Spleen » des Fleurs du mal (1857) s’ouvre ainsi :
Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l’horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;
Charles Baudelaire, « Spleen », Les Fleurs du mal, éd. de 1861
La comparaison du ciel avec un « couvercle », le paradoxe d’un « jour noir » et le rythme lourd de la phrase construisent un paysage-prison. La sensibilité n’est plus épanchement : elle devient lucidité sur la souffrance.
Verlaine, enfin, cherche une musique de l’émotion presque sans objet. Dans « Il pleure dans mon cœur » (Romances sans paroles, 1874), le poète éprouve une « langueur » dont il ignore la cause : la tournure impersonnelle « il pleure », calquée sur « il pleut », fait de la tristesse un phénomène qui traverse le sujet plus qu’il ne le décide.
Sentir, est-ce connaître ? L’enjeu philosophique
La tradition rationaliste se méfie des passions qui troublent le jugement. Mais plusieurs philosophes valorisent la sensibilité. Pour Hume, au XVIIIe siècle, la raison seule ne nous fait jamais agir : ce sont les passions qui nous meuvent. Kant, dans la Critique de la faculté de juger (1790), analyse le sentiment du beau et du sublime : devant l’océan déchaîné ou les montagnes, l’imagination est dépassée, mais l’esprit découvre sa propre grandeur. Au XXe siècle, la phénoménologie fait du corps sensible le point de départ de tout rapport au monde.
Attention
Ne confonds pas le poète et le « je » lyrique : même quand l’émotion a une source biographique (Hugo et la mort de sa fille Léopoldine), le poème la recompose et la rend partageable. Hugo l’écrit dans la préface des Contemplations : « Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. » N’écris donc pas « Hugo est triste », mais « le poète exprime un deuil ».
À retenir
- La sensibilité est la faculté d’éprouver ; le lyrisme est l’art de dire ses émotions.
- Le romantisme (Chateaubriand, Lamartine, Musset, Hugo) place le sentiment personnel au centre de l’œuvre.
- Mélancolie, mal du siècle, spleen et nostalgie sont des nuances distinctes de la tristesse.
- Philosophiquement, la sensibilité est tantôt suspectée, tantôt reconnue comme une manière de connaître et d’agir.
- Le « je » lyrique universalise l’émotion : « Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. »
Pour aller plus loin
Passe aux exercices sur lyrisme et sensibilité puis au QCM du chapitre. Pour situer le romantisme dans l’histoire littéraire, consulte aussi le panorama de la littérature française.


