Le thème continuités et ruptures, intitulé « Création, continuités et ruptures » dans le programme de HLP, ouvre le second semestre, « L’Humanité en question ». Il interroge l’acte de créer : l’artiste invente-t-il à partir de rien, prolonge-t-il une tradition ou se définit-il par la rupture ? La période de référence est contemporaine, du XXe au XXIe siècle.
Continuités et ruptures : la question de la création
Créer, au sens fort, c’est faire exister ce qui n’existait pas. Mais aucun artiste ne part de rien : il hérite d’une langue, de formes (le sonnet, la tragédie, le roman), d’œuvres admirées ou détestées. Le programme invite donc à penser la création comme une relation au passé, faite de continuités (imitation, héritage, réécriture) et de ruptures (refus, provocation, invention de formes nouvelles).
Définition
Une avant-garde (terme militaire : la troupe qui marche devant l’armée) est un groupe d’artistes qui se veut en avance sur son temps et rompt avec les formes reçues. Elle s’exprime souvent par un manifeste, texte public et polémique qui annonce un programme esthétique.
Cette tension n’est pas neuve. À la fin du XVIIe siècle, la querelle des Anciens et des Modernes oppose ceux qui jugent les auteurs antiques indépassables à ceux qui défendent le progrès des arts. En 1827, dans la préface de Cromwell, Hugo lance le combat romantique contre les règles classiques : « Mettons le marteau dans les théories, les poétiques et les systèmes. »
La modernité, de Baudelaire à Rimbaud
C’est Baudelaire qui donne au mot « modernité » son sens esthétique, dans Le Peintre de la vie moderne (1863) : « La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable. » La définition est dialectique : la modernité n’abolit pas l’éternel, elle le cherche dans le présent, la mode, la ville.
Dix ans plus tard, dans Une saison en enfer (1873), Rimbaud conclut : « Il faut être absolument moderne. » La formule devient le mot d’ordre des avant-gardes. Lautréamont, dans Les Chants de Maldoror (1869), avait déjà défini la beauté comme « la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie » : la création naît du rapprochement inattendu de réalités éloignées.
Le temps des avant-gardes
Au début du XXe siècle, les ruptures se multiplient. Apollinaire supprime la ponctuation d’Alcools (1913) et ouvre le recueil par « Zone », poème de la ville moderne :
À la fin tu es las de ce monde ancien
Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin
Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine
Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes
La religion seule est restée toute neuve la religion
Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation
Guillaume Apollinaire, « Zone », Alcools, 1913
Le poète congédie le « monde ancien » mais garde une image pastorale héritée de la tradition, la bergère et son troupeau, pour célébrer la tour Eiffel : la rupture se fait avec les mots du passé. Le vers libre, l’absence de ponctuation et le tutoiement de soi-même renouvellent le lyrisme sans l’abolir.
- Le futurisme (manifeste de Marinetti, publié en français en 1909) exalte la vitesse, la machine et la destruction des musées.
- Dada, né à Zurich en 1916 en pleine guerre, refuse tout : la logique, l’art, le sens même. En 1917, Marcel Duchamp propose d’exposer un urinoir signé « R. Mutt », intitulé Fontaine : c’est le ready-made, objet ordinaire promu œuvre d’art par le choix de l’artiste.
- Le surréalisme (premier manifeste d’André Breton en 1924) explore le rêve, le hasard et l’écriture automatique, en s’inspirant de Freud.
- Après 1950, le Nouveau Roman (Sarraute, Robbe-Grillet) récuse le personnage et l’intrigue traditionnels, tandis que l’Oulipo (fondé en 1960 par Raymond Queneau et François Le Lionnais) fait de la contrainte formelle un moteur : Georges Perec écrit La Disparition (1969) sans la lettre e.
Règle
Pour juger si une œuvre rompt ou prolonge, examine trois niveaux : la forme (genre, versification, structure), le sujet (thèmes nouveaux ou repris) et le rapport au passé (citation, parodie, réécriture, rejet déclaré). Une même œuvre peut être continuité sur un plan et rupture sur un autre.
Hériter pour créer : les continuités
Les ruptures n’effacent pas le passé ; elles s’y adossent. Les écrivains du XXe siècle réécrivent les mythes : Anouilh reprend Sophocle dans Antigone (1944), Aimé Césaire transforme La Tempête de Shakespeare en Une tempête (1969), où Caliban devient la figure du colonisé révolté. La contrainte oulipienne elle-même renoue avec les jeux des Grands Rhétoriqueurs de la fin du Moyen Âge. Après la Première Guerre mondiale, Valéry mesure la fragilité de cet héritage : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles » (« La Crise de l’esprit », 1919).
Du côté philosophique, Kant (Critique de la faculté de juger, 1790) définit le génie comme le talent qui donne à l’art sa règle : l’œuvre géniale est originale, mais elle devient exemplaire, modèle pour d’autres. Walter Benjamin, dans un essai de 1935 sur l’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, montre que la photographie et le cinéma font perdre à l’œuvre son aura, sa présence unique, et transforment notre rapport à la tradition.
Attention
N’oppose pas mécaniquement « tradition = mauvais » et « nouveauté = bon ». Une copie de HLP doit montrer que la rupture la plus radicale reste un dialogue avec ce qu’elle refuse, et que la fidélité à une tradition peut être profondément créatrice. Évite aussi de dater le surréalisme avant 1924 ou de confondre Dada et le surréalisme : Breton a participé à Dada avant de fonder son propre mouvement.
À retenir
- Créer, c’est toujours se situer par rapport au passé : continuer, réécrire ou rompre.
- Baudelaire définit la modernité comme le transitoire uni à l’éternel ; Rimbaud veut être « absolument moderne ».
- Futurisme, Dada, surréalisme, Nouveau Roman, Oulipo : le XXe siècle multiplie les avant-gardes et les manifestes.
- Réécritures (Anouilh, Césaire) et contraintes (Oulipo) montrent que l’héritage nourrit l’invention.
- Kant pense le génie, Benjamin la perte de l’aura à l’ère de la reproduction technique.
Pour aller plus loin
Entraîne-toi avec les exercices sur continuités et ruptures, puis fais le QCM du chapitre. Le cours sur l’essai en HLP t’aidera à traiter un sujet sur la création.

