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Le thème histoire et violence, au cœur du semestre « L’Humanité en question » de la spécialité HLP, interroge la manière dont la littérature et la philosophie affrontent les guerres, les massacres et les génocides du XXe siècle. Peut-on dire ce qui semble indicible ? À quoi sert le témoignage ? L’histoire a-t-elle un sens malgré sa violence ?
Histoire et violence : les termes du problème
Le XXe siècle a connu une violence sans précédent par son ampleur : deux guerres mondiales, le génocide des Arméniens (1915), la Shoah, les crimes des régimes totalitaires, les violences coloniales. Cette violence n’est plus seulement celle des champs de bataille : elle est industrielle, administrée, dirigée contre des populations entières. Elle pose à la pensée une question vertigineuse : comment une civilisation qui se croyait éclairée a-t-elle pu produire cela ?
Définition
Le témoignage est le récit de celui qui a vu ou subi un événement et qui en atteste la réalité à la première personne. La mémoire est le souvenir, individuel ou collectif, que l’on garde du passé ; l’histoire est la connaissance critique de ce passé, construite par l’historien à partir de sources. Le témoin apporte une vérité vécue, l’historien la confronte à d’autres sources.
Avant le XXe siècle, la littérature avait déjà mis en cause la guerre. Montaigne, dans « Des cannibales », relativise la barbarie : « chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ». Voltaire, dans Candide (1759), démonte la guerre par l’ironie :
Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface.
Voltaire, Candide ou l’Optimisme, chapitre 3, 1759
Le vocabulaire esthétique (« beau », « brillant », « harmonie ») et le ton détaché des chiffres font éclater l’absurdité du massacre ; l’expression « meilleur des mondes » ridiculise l’optimisme philosophique. Quelques lignes plus loin, Voltaire parle de « boucherie héroïque » : l’oxymore résume la critique.
Dire la guerre : de Rimbaud aux tranchées
En 1870, Rimbaud compose « Le Dormeur du val » : un jeune soldat semble dormir dans un vallon ensoleillé, et seul le dernier vers révèle « deux trous rouges au côté droit ». La beauté du paysage rend la mort plus scandaleuse. Pendant la Grande Guerre, les écrivains combattants inventent une littérature du témoignage : Henri Barbusse obtient le prix Goncourt en 1916 avec Le Feu, journal d’une escouade, qui fait entendre la langue des soldats ; Maurice Genevoix, Roland Dorgelès (Les Croix de bois, 1919) racontent la boue, la peur et la fraternité des tranchées.
Après la guerre, Valéry écrit : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. » En 1940, la philosophe Simone Weil relit l’épopée d’Homère à la lumière du présent dans L’Iliade ou le poème de la force : « Le vrai héros, le vrai sujet, le centre de l’Iliade, c’est la force. » La force, montre-t-elle, transforme en chose aussi bien celui qui la subit que celui qui l’exerce.
La littérature des camps et le témoignage
Les rescapés des camps nazis ont dû inventer une écriture pour dire une expérience qui excédait le langage. En 1947, l’Italien Primo Levi publie Si c’est un homme, récit sobre et presque scientifique de sa déportation à Auschwitz ; la même année, Robert Antelme, déporté politique, publie L’Espèce humaine, où il affirme que les bourreaux n’ont pas pu retirer aux déportés leur appartenance à l’humanité. Elie Wiesel (La Nuit, 1958), Charlotte Delbo (Aucun de nous ne reviendra, écrit en 1946, publié en 1965) et Jorge Semprun (L’Écriture ou la vie, 1994) poursuivent ce travail.
Règle
Pour analyser un texte de témoignage, examine : l’énonciation (qui parle, à quel moment, avec quel recul ?), l’écriture (sobriété ou images, phrases courtes, détails concrets, refus du pathétique) et la visée (attester, transmettre, accuser, comprendre). Le témoignage tire sa force de la retenue : il fait sentir sans chercher à émouvoir à tout prix.
Ces œuvres posent la question de la représentation. En 1949, le philosophe allemand Theodor Adorno déclare qu’écrire un poème après Auschwitz serait barbare : il redoute que l’art fasse de la souffrance un objet de plaisir esthétique. Les témoins lui répondent par des œuvres où la forme est au service de la vérité. Semprun le dit dans son titre : il faut choisir entre l’écriture ou la vie, et pourtant écrire est aussi une manière de survivre.
Penser la violence : le regard des philosophes
- Kant (1784) parle de l’« insociable sociabilité » des hommes : les conflits poussent paradoxalement l’humanité au progrès.
- Hegel voit l’histoire comme un immense lieu de sacrifices, où la raison se réalise malgré les passions individuelles (la « ruse de la raison »).
- Freud, dans sa réponse à Einstein (Pourquoi la guerre ?, 1933), rattache la guerre à une pulsion de destruction que la culture ne peut que contenir.
- Hannah Arendt, dans Eichmann à Jérusalem (1963), forge l’expression « banalité du mal » : l’organisateur de la déportation n’était pas un monstre mais un fonctionnaire incapable de penser ce qu’il faisait.
Attention
Emploie les mots avec exactitude : un génocide est la destruction intentionnelle d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux ; la Shoah désigne le génocide des Juifs d’Europe ; un camp de concentration et un centre de mise à mort ne sont pas la même chose. Ne confonds pas non plus devoir de mémoire (obligation morale de se souvenir) et histoire (connaissance critique).
À retenir
- Voltaire et Rimbaud dénoncent la guerre par l’ironie et le contraste.
- Barbusse et les écrivains combattants inventent la littérature du témoignage de 14-18.
- Levi, Antelme, Wiesel, Delbo, Semprun écrivent l’expérience des camps dans une langue sobre.
- Simone Weil, Freud et Arendt pensent la force, la pulsion de destruction et la « banalité du mal ».
- Le témoignage atteste, transmet et rend aux victimes leur humanité.
Pour aller plus loin
Travaille ce thème avec les exercices sur histoire et violence et le QCM du chapitre. Pour la méthode de l’essai, consulte le cours sur l’essai en HLP.


