Les métamorphoses du moi forment le troisième thème du semestre « La recherche de soi » en spécialité HLP. Le moi est-il une substance stable que l’on pourrait décrire une fois pour toutes, ou une réalité changeante, divisée, en partie inconnue de soi-même ? Du romantisme au XXe siècle, l’autobiographie, la poésie, le roman de Proust et la psychanalyse renouvellent profondément la réponse.
Les métamorphoses du moi : un moi qui change
Le mot moi, employé comme nom, désigne ce qui fait l’identité d’une personne : ce qui demeure le même à travers le temps et la conscience qu’elle a d’elle-même. Mais dès le XVIe siècle, Montaigne, qui se prend pour sujet de ses Essais (« je suis moi-même la matière de mon livre »), découvre un être mouvant. Dans le chapitre « Du repentir », il écrit : « Je ne peins pas l’être. Je peins le passage. » Se décrire, c’est suivre des variations, non fixer un portrait.
Au XVIIe siècle, Pascal se méfie de cette attention à soi : « Le moi est haïssable », écrit-il dans les Pensées (1670), parce que le moi se fait le centre de tout. Le programme de terminale part de ces deux attitudes pour suivre, du romantisme au XXe siècle, une transformation majeure : le moi cesse d’apparaître comme une unité transparente.
Définition
Une métamorphose (du grec meta, « changement », et morphê, « forme ») est un changement de forme. Le mot rappelle les Métamorphoses d’Ovide, où hommes et dieux deviennent arbres, fleuves ou animaux. Appliqué au moi, il désigne les transformations de l’identité dans le temps (enfance, âge adulte, vieillesse) et les dédoublements qui la traversent (rêve, folie, écriture, inconscient).
L’autobiographie moderne : se dire tout entier
Avec Les Confessions (publiées après sa mort, à partir de 1782), Rousseau fonde l’autobiographie moderne. Le préambule affirme une ambition inouïe :
Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature, et cet homme, ce sera moi.
Moi seul. Je sens mon cœur, et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus ; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre.
Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, livre I, 1782
Rousseau veut tout dire, y compris ses fautes, et il fait de sa singularité (« au moins je suis autre ») la justification du livre. L’autobiographie devient un récit de la formation de la personnalité, où l’enfance prend une importance décisive.
Règle
On parle d’autobiographie quand l’auteur, le narrateur et le personnage principal sont la même personne réelle, et quand le récit, rétrospectif, retrace l’histoire de cette personnalité. Le critique Philippe Lejeune a appelé pacte autobiographique l’engagement de l’auteur à dire la vérité sur lui-même, signalé par l’identité du nom sur la couverture et dans le récit.
Les romantiques prolongent ce geste. Chateaubriand, dans les Mémoires d’outre-tombe (publiés en 1848-1850), mêle sa vie à l’histoire de son temps. Au XXe siècle, l’autobiographie se met elle-même en doute : Sartre démonte, dans Les Mots (1964), le mythe de sa vocation d’écrivain ; Perec, dans W ou le souvenir d’enfance (1975), écrit autour des souvenirs qui lui manquent ; Nathalie Sarraute, dans Enfance (1983), dialogue avec une seconde voix qui conteste ses souvenirs. Serge Doubrovsky invente en 1977 le mot autofiction.
Un moi divisé : le rêve, la poésie, l’inconscient
Le XIXe siècle découvre les zones obscures du moi. Dans Aurélia (1855), Nerval raconte sa folie et commence par ces mots : « Le Rêve est une seconde vie. » En 1871, dans une lettre à son ami Paul Demeny, Rimbaud écrit : « Car Je est un autre. » Le verbe à la troisième personne (« est » et non « suis ») traduit grammaticalement l’étrangeté : celui qui écrit n’est pas maître de ce qui s’écrit en lui.
Avec Freud et L’Interprétation du rêve (1900), la psychanalyse propose une théorie de cette division. Une grande partie de la vie psychique est inconsciente : des désirs refoulés se manifestent dans les rêves, les lapsus, les actes manqués et les symptômes. Freud compare sa découverte aux révolutions de Copernic et de Darwin : elle montre que le moi n’est pas maître dans sa propre maison. La littérature du XXe siècle, en particulier le surréalisme, s’en inspire pour explorer le rêve et l’écriture automatique.
Proust : le moi profond et la mémoire involontaire
Le philosophe Bergson distingue, dans l’Essai sur les données immédiates de la conscience (1889), un moi superficiel, social, fait d’habitudes, et un moi profond qui vit dans la durée intérieure. Proust donne à cette intuition une forme romanesque. Dans Contre Sainte-Beuve, il affirme qu’un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous montrons en société. À la recherche du temps perdu (1913-1927) raconte comment le narrateur retrouve ce moi grâce à la mémoire involontaire. Dans Du côté de chez Swann (1913), une madeleine trempée dans du thé fait resurgir toute son enfance :
Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. […] Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.
Marcel Proust, Du côté de chez Swann, 1913
La mémoire volontaire, celle de l’intelligence, ne rend du passé que des images mortes. La sensation retrouvée, elle, ressuscite le moi d’autrefois. La longue phrase, avec ses accumulations de comparatifs (« plus frêles mais plus vivaces ») et son image architecturale finale (« l’édifice immense du souvenir »), fait éprouver au lecteur cette résurrection.
Attention
Ne confonds pas le narrateur de la Recherche et Marcel Proust : le roman n’est pas une autobiographie, même s’il s’inspire de la vie de l’auteur. De même, Rimbaud ne dit pas qu’il est fou dans « Je est un autre » : il formule une théorie de la création poétique.
À retenir
- Montaigne peint « le passage » ; Pascal juge « le moi haïssable ».
- Rousseau fonde l’autobiographie moderne avec Les Confessions : tout dire, se montrer « dans toute la vérité de la nature ».
- Nerval, Rimbaud et Freud révèlent un moi divisé : rêve, altérité, inconscient.
- Bergson et Proust opposent le moi social et le moi profond ; la mémoire involontaire fait renaître le passé.
- Au XXe siècle, l’écriture de soi doute d’elle-même : Sartre, Perec, Sarraute, l’autofiction.
Pour aller plus loin
Teste-toi avec les exercices sur les métamorphoses du moi et le QCM du chapitre. Le cours sur la littérature contemporaine prolonge la question avec l’autofiction.


