Ce cours sur les littératures francophones présente les écrivains qui, hors de France, ont fait du français la langue de leur œuvre : en Afrique, au Maghreb, dans les Caraïbes, au Québec, en Belgique ou en Suisse. Tu y découvriras la négritude, les grandes voix du XXe siècle et les débats actuels sur une littérature en français devenue mondiale.
Les littératures francophones : une langue, plusieurs mondes
Le français n’appartient pas à la seule France. Il est parlé par plus de 300 millions de personnes sur les cinq continents, et des écrivains de pays très différents en ont fait leur langue d’écriture. Leur rapport au français varie pourtant beaucoup : langue maternelle au Québec, en Belgique ou en Suisse romande ; langue héritée de la colonisation en Afrique et au Maghreb ; langue en contact permanent avec le créole aux Antilles et en Haïti. Chacun de ces rapports produit une littérature singulière.
Définition
Le mot francophonie, forgé par le géographe Onésime Reclus vers 1880, désigne l’ensemble des personnes et des pays qui ont le français en partage. On appelle littératures francophones les œuvres écrites en français par des auteurs dont l’univers culturel n’est pas, ou pas seulement, celui de la France. Le pluriel rappelle qu’il n’existe pas une littérature francophone unique, mais des traditions distinctes.
La négritude : affirmer une identité
Dans les années 1930, à Paris, de jeunes étudiants venus des colonies se rencontrent : Aimé Césaire (Martinique), Léopold Sédar Senghor (Sénégal) et Léon-Gontran Damas (Guyane). Ils fondent en 1935 la revue L’Étudiant noir et revendiquent la négritude : un retournement de l’insulte coloniale en fierté, une affirmation des valeurs et des cultures noires contre l’assimilation.
- Césaire donne au mouvement son texte fondateur, le Cahier d’un retour au pays natal (1939), long poème violent et incantatoire, puis le Discours sur le colonialisme (1950) et un théâtre politique (La Tragédie du roi Christophe, 1963).
- Senghor, poète (Chants d’ombre, 1945), réunit en 1948 l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, préfacée par Sartre. Président du Sénégal de 1960 à 1980, il est en 1983 le premier Africain élu à l’Académie française.
- Damas publie Pigments (1937), poèmes au rythme saccadé qui disent l’humiliation de l’assimilation.
Règle
La négritude n’est pas un repli : c’est une réappropriation. Elle s’empare de la langue du colonisateur pour la retourner contre la domination coloniale, en lui imposant des images, des rythmes et des références venus d’Afrique et des Antilles. Senghor parle volontiers de « métissage culturel » ; Césaire insiste davantage sur la révolte.
Afrique et Maghreb : écrire dans la langue de l’autre
L’Afrique subsaharienne
Après la négritude, le roman africain raconte l’enfance, la tradition et la rencontre avec l’école coloniale : L’Enfant noir de Camara Laye (1953), L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane (1961). Avec les indépendances vient la désillusion : Ahmadou Kourouma (Les Soleils des indépendances, 1968) fait entrer les tournures du malinké dans le français pour dire la chute d’un prince déchu. Mariama Bâ (Une si longue lettre, 1979) donne voix à la condition des femmes. Aujourd’hui, Alain Mabanckou, Léonora Miano ou Mohamed Mbougar Sarr, prix Goncourt 2021, prolongent cette vitalité.
Le Maghreb
En Algérie, au Maroc et en Tunisie, le français est la langue de l’école coloniale, mais il devient aussi un outil de lucidité. Mouloud Feraoun (Le Fils du pauvre, 1950) et Mohammed Dib (La Grande Maison, 1952) décrivent la misère de l’Algérie coloniale ; Kateb Yacine bouleverse la forme romanesque avec Nedjma (1956) et voit dans le français un « butin de guerre ». Assia Djebar mêle histoire et autobiographie (L’Amour, la fantasia, 1985) et entre à l’Académie française en 2005. Au Maroc, Driss Chraïbi (Le Passé simple, 1954) et Tahar Ben Jelloun (La Nuit sacrée, prix Goncourt 1987) interrogent la famille et la tradition.
Caraïbes et Amériques : de la négritude à la créolité
Aux Antilles, la réflexion se déplace. Édouard Glissant (La Lézarde, 1958) propose l’antillanité, puis la « poétique de la Relation » et le « Tout-monde » : les identités se construisent dans l’échange, non dans une racine unique. En 1989, Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant publient l’Éloge de la créolité : ils revendiquent l’identité mêlée des Antilles (africaine, européenne, indienne, amérindienne) et la richesse du créole. Chamoiseau obtient le prix Goncourt en 1992 pour Texaco. La Guadeloupéenne Maryse Condé (Ségou, 1984) explore l’histoire de l’Afrique et de la diaspora. En Haïti, Jacques Roumain (Gouverneurs de la rosée, 1944) puis Dany Laferrière, élu à l’Académie française en 2013, font entendre une autre voix des Amériques.
Le Québec et l’Acadie
Au Québec, le français est langue maternelle, mais langue minoritaire en Amérique du Nord : écrire en français y est un acte de résistance. Le poète Émile Nelligan, mort en 1941, introduit le symbolisme dans la poésie québécoise. Gabrielle Roy (Bonheur d’occasion, 1945) peint la pauvreté urbaine de Montréal. Avec la Révolution tranquille des années 1960, la littérature affirme une identité québécoise : Anne Hébert (Kamouraska, 1970), Gaston Miron (L’Homme rapaillé, 1970), Michel Tremblay, qui fait entendre le joual, parler populaire montréalais, dans Les Belles-sœurs (1968). L’Acadienne Antonine Maillet obtient le Goncourt en 1979 avec Pélagie-la-Charrette.
Ce fut un grand Vaisseau taillé dans l’or massif :
Ses mâts touchaient l’azur, sur des mers inconnues ;
La Cyprine d’amour, cheveux épars, chairs nues,
S’étalait à sa proue, au soleil excessif.
Émile Nelligan, « Le Vaisseau d’or », dans Émile Nelligan et son œuvre, 1903
Dans ce sonnet, le vaisseau somptueux, qui finira par sombrer, figure le cœur du poète. La rime riche, l’éclat de l’or et de l’azur et la symbolique du naufrage montrent combien Nelligan dialogue avec Baudelaire et les symbolistes, tout en devenant la figure du poète maudit québécois.
Belgique, Suisse et écrivains venus d’ailleurs
La Belgique a donné Maurice Maeterlinck (prix Nobel 1911), Georges Simenon, Henri Michaux ou Amélie Nothomb ; la Suisse romande, Charles-Ferdinand Ramuz ou Nicolas Bouvier. D’autres écrivains ont choisi le français sans y être nés : Samuel Beckett, Eugène Ionesco, Andreï Makine (prix Goncourt 1995), François Cheng ou le Libanais Amin Maalouf (prix Goncourt 1993), devenu secrétaire perpétuel de l’Académie française en 2023.
Attention
Trois confusions sont fréquentes. D’abord, « francophone » ne signifie pas « étranger » ou « secondaire » : Césaire ou Kateb Yacine sont des classiques de la langue française. Ensuite, négritude et créolité ne se confondent pas : la créolité critique justement le retour à l’Afrique comme seule origine. Enfin, le mot « francophone » est lui-même discuté : en 2007, un manifeste signé par de nombreux écrivains appelait à parler plutôt de « littérature-monde en français », pour en finir avec l’opposition entre un centre parisien et des périphéries.
Exemple
Dans une dissertation sur le pouvoir de la langue, on peut écrire : « Pour Kateb Yacine, le français est un “butin de guerre” : la langue imposée par le colonisateur devient une arme entre les mains de celui qui la reprend. Nedjma, roman éclaté et polyphonique, en fait la démonstration. »
À retenir
- Le français est une langue d’écriture sur les cinq continents, avec des statuts très différents.
- La négritude (années 1930) : Césaire, Senghor, Damas ; affirmation et révolte.
- Afrique : Camara Laye, Kourouma, Mariama Bâ ; Maghreb : Kateb Yacine, Assia Djebar, Ben Jelloun.
- Antilles : antillanité de Glissant, créolité (1989), Chamoiseau, Maryse Condé.
- Québec : Nelligan, Gabrielle Roy, Anne Hébert, le joual de Michel Tremblay.
- Le terme « francophone » est discuté : on parle aussi de littérature-monde en français.
Pour aller plus loin
- Mets en pratique ces connaissances avec les exercices sur les littératures francophones.
- Vérifie tes repères grâce au QCM sur la francophonie littéraire.
- Découvre les auteurs francophones d’aujourd’hui dans le cours sur la littérature contemporaine.


